Déductibilité des intérêts dans le cadre des LBO : Clarifications du Tribunal fédéral suisse

Analyse de l'arrêt du Tribunal fédéral 9C_606/2025 du 24 février 2026 sur la déductibilité des intérêts dans les LBO avec debt push down et ses conséquences pratiques pour les entreprises en Suisse.

Par Ark Fiduciaire

Publié le 08/04/2026

Temps de lecture: 12min (2416 words)

Un LBO — Leveraged Buy-Out — c'est racheter une entreprise avec de l'argent qu'on n'a pas encore. On emprunte massivement, on acquiert la cible, et on rembourse la dette avec les cash-flows de la société rachetée. En Suisse, c'est monnaie courante, aussi bien pour les PME que pour les groupes de taille plus conséquente.

Mais voilà le nœud du problème : est-ce que les intérêts sur cette dette d'acquisition sont déductibles fiscalement ? La réponse, depuis un arrêt récent du Tribunal fédéral, est bien plus nuancée que ce que beaucoup de praticiens espéraient.

On vous explique ce qui a changé, ce qui reste possible, et ce qu'il faut absolument anticiper si vous montez un LBO en Suisse aujourd'hui (source : Système fiscal suisse : Aperçu).

L'arrêt du Tribunal fédéral 9C_606/2025 du 24 février 2026 : ce qu'il faut en retenir

Cet arrêt a fait l'effet d'une douche froide pour pas mal de structureurs. Le Tribunal fédéral a tranché une question qui traînait depuis des années : peut-on déduire les intérêts sur la dette d'acquisition après un « debt push down » via fusion descendante ?

Les faits de l'affaire

Une société suisse (A. SA) détenait un immeuble locatif. Un véhicule d'achat (C. SA) l'a rachetée grâce à un prêt bancaire couvrant deux choses : l'acquisition des actions et la rénovation de l'immeuble. Fusion descendante ensuite : C. SA absorbée par A. SA, qui récupère tout le prêt à son bilan.

L'administration fiscale genevoise a fait un travail chirurgical. Elle a scindé le prêt selon l'affectation réelle des fonds : 24 % pour la rénovation (déductible), 76 % pour l'acquisition des actions (refusé). Net et sans appel.

Ce qu'a dit le Tribunal fédéral

Confirmation de la position cantonale, sur la base de l'art. 58 al. 1 let. b LIFD :

  • Principe de causalité commerciale : une charge n'est déductible que si elle a un lien objectif avec l'activité de la société imposée. Point.
  • Dette d'acquisition ≠ dette opérationnelle : l'endettement contracté pour acquérir ses propres actions, puis transféré par fusion descendante, ne sert pas la société cible. Il sert les actionnaires acquéreurs. Le Tribunal est limpide là-dessus.
  • Pas besoin d'invoquer l'évasion fiscale : le rejet repose uniquement sur la justification commerciale (« Geschäftsmässige Begründetheit »). Pas de construction anti-abus, juste le droit fiscal standard.

Cinq conséquences concrètes

  1. Le débat doctrinal est clos. On ne discute plus : après un « debt push down » par fusion descendante, les intérêts d'acquisition ne passent pas chez la cible.
  2. Déduction partielle uniquement. Seule la fraction de la dette affectée à l'exploitation (ici la rénovation) reste déductible. Le reste ? Non.
  3. Les structures LBO classiques doivent évoluer. Le montage « on fusionne et on déduit tout en bas » ne fonctionne plus tel quel.
  4. Un cadre prévisible. En se basant sur le seul critère de justification commerciale (art. 58 LIFD), le Tribunal offre une grille de lecture claire. C'est déjà ça.
  5. Impact direct sur les due diligences. Si vous montez un LBO, intégrez cette contrainte dès le modèle financier. On a vu des acquéreurs découvrir le problème après le closing. Mauvaise surprise.

Debt Push Down : ce qui reste possible sous la LIFD

Le « debt push down » n'est pas mort. Mais il faut le structurer proprement.

Le principe reste le même : transférer la dette d'acquisition à la société cible pour déduire les intérêts au niveau opérationnel. Sauf que maintenant, les conditions sont strictes.

Trois conditions non négociables

  1. Un motif économique réel. Le transfert de dette doit avoir une justification commerciale solide chez la cible — pas seulement un avantage fiscal pour l'acquéreur.
  2. Des taux d'intérêt conformes. Les intérêts doivent respecter les taux maximums fixés par l'AFC (source : Attention sur les prêts intra-groupe et taux admissibles). Attention, c'est un piège classique : on voit régulièrement des taux intra-groupe supérieurs aux seuils admis.
  3. Une documentation béton. Contrats de prêt, flux financiers, justification économique : tout doit être traçable et cohérent.

Un exemple chiffré

  • Montant de l'acquisition : CHF 10'000'000
  • Taux d'intérêt annuel : 3%
  • Intérêts annuels : CHF 300'000
  • Économie d'impôt (taux d'imposition de 15%) : CHF 45'000

CHF 45'000 d'économie annuelle, ça paraît modeste sur un deal de 10 millions. Mais sur 7 ans de remboursement, on parle de CHF 315'000. À condition que la déduction soit acceptée — ce qui suppose le respect intégral des conditions ci-dessus.

Requalification : le vrai risque à ne pas sous-estimer

Les autorités fiscales suisses ne plaisantent pas avec les LBO. On l'a vu à Genève, mais c'est pareil dans les autres cantons. Un contrôle fiscal peut aboutir à une requalification pure et simple des intérêts.

Deux scénarios à redouter

  • Requalification en dividendes. Vos intérêts deviennent des distributions de bénéfices non déductibles. Résultat ? Double imposition et impôt anticipé de 35 % en sus.
  • Amendes et rappels d'impôt. En cas de non-conformité avérée, les pénalités s'ajoutent à la reprise fiscale.

Comment limiter l'exposition ?

  • Tenez une documentation complète et à jour. On ne le répétera jamais assez.
  • Faites valider la structure par un fiscaliste avant l'opération, pas après.
  • Mettez en place un audit interne annuel sur les flux liés au LBO.

À notre avis, le meilleur investissement dans un LBO, c'est souvent les honoraires du conseil fiscal. On a accompagné un client genevois qui avait structuré son rachat sans validation préalable : la reprise fiscale a représenté trois fois le coût d'un accompagnement professionnel.

Impôt anticipé et flux intra-groupe : les pièges cachés

L'impôt anticipé (35 %) s'applique aux paiements d'intérêts intra-groupe dans certaines configurations. C'est un sujet souvent négligé dans les LBO, à tort (source : Administration fédérale des contributions (impôt anticipé)).

Ce qu'il faut surveiller

  • Les taux d'intérêt pratiqués entre sociétés liées. S'ils dépassent les seuils AFC, le surplus peut être requalifié en prestation appréciable en argent — avec impôt anticipé à la clé.
  • La déclaration. Une erreur ou une omission dans la déclaration d'impôt anticipé peut déclencher des sanctions disproportionnées par rapport au montant en jeu.

Holdings et LBO : conseils issus du terrain

Les holdings sont au cœur de la plupart des structures LBO en Suisse. Mais détenir une holding ne garantit rien sur le plan fiscal.

Ce qui fonctionne

  1. Structurez le groupe en amont. La répartition des fonctions, des risques et des actifs entre holding et opérationnelle doit avoir un sens économique — pas seulement fiscal.
  2. Préparez-vous au contrôle. Partez du principe que l'administration fiscale examinera votre structure. Si chaque élément est justifiable, vous dormirez mieux.
  3. Travaillez avec des spécialistes qui connaissent le terrain suisse. La fiscalité des LBO combine droit fédéral, droit cantonal, droit de la fusion et prix de transfert. Aucun généraliste ne maîtrise tout ça seul.

PME et grandes entreprises : pas les mêmes enjeux

Pour les PME

Les PME utilisent le LBO comme levier de croissance ou pour financer une transmission. L'avantage fiscal est réel, mais les risques aussi. On constate souvent que les PME n'ont pas les ressources internes pour gérer la complexité d'un contrôle fiscal lié à un LBO. Un accompagnement externe est quasi indispensable.

Pour les grandes entreprises

Les grands groupes ont les moyens de structurer des opérations complexes. Le revers de la médaille : plus la structure est sophistiquée, plus elle attire l'attention du fisc. Les groupes avec des composantes internationales doivent redoubler de vigilance.

Monter un LBO conforme : les étapes clés

  1. Analyse économique préalable. Le LBO tient-il la route sans l'avantage fiscal ? Si la réponse est non, c'est mauvais signe.
  2. Architecture juridique et financière. Définir qui emprunte, qui porte la dette, comment les flux circulent.
  3. Validation fiscale. Obtenir un ruling ou au minimum un avis motivé d'un fiscaliste.
  4. Exécution. Signature des contrats, déblocage des fonds, mise en place de la structure.
  5. Suivi continu. Audit annuel, mise à jour de la documentation, ajustement si la réglementation évolue.

Les erreurs qu'on voit le plus souvent

En tête de liste

  • Documentation lacunaire. C'est la cause numéro un des reprises fiscales. Pas de contrat de prêt formel entre sociétés liées, pas de justification du taux, pas de trace des flux.
  • Taux d'intérêt hors marché. Appliquer 5 % entre sociétés sœurs quand l'AFC fixe le maximum à 2,5 % pour les prêts en CHF, c'est s'exposer à une requalification certaine.
  • Montages artificiels. Des structures sans substance économique, créées uniquement pour générer une déduction fiscale. Le Tribunal fédéral ne laisse plus passer.

Comment corriger le tir

  • Formalisez tous les prêts intra-groupe avec des conditions de marché.
  • Vérifiez chaque année les taux admissibles publiés par l'AFC.
  • Privilégiez la substance économique sur l'ingénierie fiscale.

FAQ : Déductibilité des intérêts pour les sociétés mères

  1. Qu'est-ce qu'un LBO ? Un rachat d'entreprise financé majoritairement par de la dette. L'acquéreur mise sur les cash-flows futurs de la cible pour rembourser.

  2. Les intérêts sont-ils toujours déductibles ? Non. La déduction suppose un lien économique avec l'activité de la société débitrice et le respect des taux admissibles. Depuis l'arrêt 9C_606/2025, la part liée à l'acquisition d'actions via debt push down est exclue.

  3. Qu'est-ce que le 'Debt Push Down' ? Le transfert de la dette d'acquisition à la société cible — typiquement après une fusion descendante — pour déduire les intérêts au niveau opérationnel.

  4. Quels sont les risques fiscaux d'un LBO ? Requalification des intérêts en dividendes, rappels d'impôt, amendes, et dans les cas graves, application de l'impôt anticipé de 35 %.

  5. Comment éviter les sanctions fiscales ? Documentation rigoureuse, taux conformes aux directives AFC, et validation par un fiscaliste avant le closing.

  6. Les PME peuvent-elles recourir au LBO ? Oui, c'est même fréquent pour les transmissions d'entreprises. Mais l'accompagnement fiscal est encore plus critique que pour les grands groupes.

Stratégies avancées : structuration internationale et réserves latentes

Dimension internationale

Beaucoup de LBO en Suisse impliquent des flux transfrontaliers. Les conventions de double imposition (CDI) réduisent les retenues à la source sur les paiements d'intérêts — parfois à 0 %. C'est un levier réel.

Mais attention aux règles BEPS de l'OCDE (source : Modèles fiscaux OCDE et ajustements suisses). Les structures sans substance dans la juridiction intermédiaire sont systématiquement remises en cause. On a vu un dossier récemment où une société luxembourgeoise sans employé servait de relais pour les intérêts : l'administration a traversé la structure sans hésitation.

La documentation en matière de prix de transfert doit être solide. Chaque flux intra-groupe doit correspondre à une transaction comparable sur le marché.

Réserves latentes : un levier sous-exploité

Les bilans suisses regorgent souvent de réserves latentes — des actifs inscrits bien en dessous de leur valeur réelle. Dans un contexte de LBO, ces réserves peuvent servir à :

  1. Réévaluer les actifs de la cible et renforcer ses fonds propres comptables.
  2. Améliorer le ratio d'endettement, ce qui rassure les banques et réduit le coût du crédit.
  3. Libérer des fonds pour rembourser une partie de la dette d'acquisition.

C'est un outil puissant, mais qui déclenche une imposition sur les plus-values réalisées. Le timing et le dosage sont tout.

Due diligence fiscale : la checklist qui compte

Avant de signer quoi que ce soit, une due diligence fiscale rigoureuse est indispensable. On a vu trop de dossiers où les problèmes n'apparaissent qu'au moment du premier contrôle fiscal — soit deux à trois ans après le closing.

Les quatre axes d'analyse

  1. Dettes existantes de la cible. Quel est le niveau d'endettement actuel ? La cible peut-elle supporter une dette supplémentaire sans mettre en péril son exploitation ?

  2. Flux financiers intra-groupe. Les taux pratiqués sont-ils conformes ? Les contrats sont-ils formalisés ? On cherche les incohérences.

  3. Risques de requalification. Y a-t-il des prestations appréciables en argent cachées ? Des distributions déguisées ? Des prêts simulés ?

  4. Valorisation des actifs. Réserves latentes, amortissements excessifs, actifs hors bilan — tout doit être passé au crible.

Checklist opérationnelle

  • Collecter tous les documents financiers et fiscaux pertinents.
  • Analyser les contrats de prêt existants et prévus.
  • Vérifier la conformité des taux d'intérêt avec les directives fiscales.
  • Identifier les risques de requalification des flux financiers.
  • Évaluer les implications des conventions fiscales internationales.
  • Collaborer avec des experts en fiscalité et en droit des affaires.

Étude de cas : un LBO pharmaceutique à CHF 50 millions

Voici un exemple concret qui illustre une structuration réussie :

ÉlémentDétails
Secteur d'activitéIndustrie pharmaceutique
Montant de l'acquisitionCHF 50'000'000
Structure de financement60% dette bancaire, 20% fonds propres, 20% dette mezzanine
Stratégie fiscaleUtilisation d'une structure holding et d'un mécanisme de "Debt Push Down"
RésultatRéduction de 25% de la base imposable grâce à la déductibilité des intérêts

Sur un deal de cette taille, 25 % de réduction de la base imposable représente une économie annuelle significative. Mais cette structure n'a tenu au contrôle fiscal que parce que chaque élément était documenté et économiquement justifié.

FAQ complémentaire

  1. Quelles sont les erreurs les plus fréquentes lors d'un LBO ? Documentation insuffisante, taux d'intérêt hors marché, et structures sans substance économique. Ces trois points reviennent dans la quasi-totalité des redressements qu'on observe.

  2. Comment les autorités fiscales détectent-elles les abus ? Elles analysent les flux financiers, comparent les taux pratiqués aux taux de marché, et vérifient la justification économique de chaque entité dans la chaîne. Les incohérences déclenchent un contrôle approfondi.

  3. Un LBO est-il adapté à une entreprise en difficulté ? Rarement. Le LBO suppose que la cible génère des cash-flows stables pour rembourser la dette. Une entreprise fragile financièrement risque de ne pas tenir la charge.

  4. Quels avantages fiscaux pour les PME ? La déduction des intérêts réduit la base imposable, mais seulement dans le respect strict des conditions légales. Pour une PME avec un bénéfice imposable de CHF 500'000, la déduction de CHF 150'000 d'intérêts représente une économie d'impôt d'environ CHF 22'500 (au taux de 15 %).

  5. Quel impact des conventions fiscales internationales ? Les CDI réduisent — parfois à zéro — les retenues à la source sur les intérêts transfrontaliers. Cela améliore directement la rentabilité nette du LBO, à condition que la structure ait une substance réelle dans chaque juridiction concernée.


Références

Déclarations fiscales pour indépendants et PME en Suisse romande : erreurs récurrentes et optimisations 2026 (focus Genève et Vaud)

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